Étude commandée en 2019 par le collectif La Part des Femmes à la sociologue-photographe Irène Jonas, et soutenue par le Ministère de la Culture, elle a pour objectif de suivre le parcours de femmes photographes et raconter leurs expériences. Ce rapport a été publié en juin 2020, et a tout de suite fait écho en moi car, en tant que femme et photographe, certes amateur, le sujet m’intéresse énormément. Après sa lecture, j’ai souhaité vous en parler et donner mon avis objectif.

Une étude sur les parcours de femmes photographes

Irène Jonas étudie la situation particulière des femmes qui pratiquent la photographie en tant que professionnelles. Elle y questionne l’influence de la famille, les discriminations sexistes lors des études ou au moment de débuter leur carrière ou encore, la conciliation de leurs vies personnelles et professionnelles. La sociologue a interrogé 25 femmes âgées de 30 à plus de 60 ans, de tous horizons confondus. Ce rapport évoque leurs doutes, leurs désillusions mais aussi leur détermination pour réaliser leurs rêves et pratiquer leur passion en tant que travail.

Une réussite compliquée à atteindre

Il n’y a pas que le talent ou l’énergie mise dans le travail qui rendent difficiles l’accès au succès pour les femmes photographes. Selon Irène Jonas, la réussite dépend également de facteurs extérieurs tels que la famille, les études ou les choix de vie. Parmi ces nombreux obstacles rencontrés, certaines citent les personnes qui les ont aidées à des moments clés. Cette enquête ne se focalise donc pas uniquement sur les points négatifs vécus, mais également sur les avancées, les joies et les espoirs qui interviennent dans leurs parcours professionnels. Néanmoins, tout ceci ne peut exister sans l’adaptation constante de ces femmes photographes, quelques soient les situations, afin de leur permettre de réussir.

Une confiance en soi malmenée

Ce n’est plus un secret pour personne, l’éducation des filles diffère de celle des garçons. Cette étape clé donne à chacun les outils pour affronter les obstacles qui se présentent au cours de leur vie. La société souhaite que les filles soient douces, calmes, discrètes, gentilles, attentionnées… et j’en passe. Dans leur adolescence, elles sont très souvent confrontées à une concurrence féminine violente sur la question de la beauté et du physique. C’est en partie à ce moment-là, où elles se construisent personnellement, que se développe, ou pas, la confiance en soi. Qu’elles soient confiantes ou pas, les femmes photographes disent que le lien et le soutien de leur famille ont été importants dans ce processus. Plusieurs d’entre elles évoquent des difficultés quant à leur relation avec leurs parents, qui possédaient une vision négative du milieu photographique et ne cautionnaient pas leurs choix. Or, cette confiance semble indispensable dans ce domaine artistique complexe, car elle permet de mieux surmonter les freins et réussir ses projets professionnels.

La confiance en soi peut aussi être mise à mal lorsque les femmes vivent des situations jugées discriminantes. Celles-ci se déroulent tant à l’école que pendant les séances de lecture de portfolios, de présentations de leurs travaux, de festivals, de vernissages…etc. Elles prennent la forme de propos jugés lourds, sexistes et humiliants par les hommes dans la profession. Si certaines font profil bas pour se faire une place dans une société patriarcale agressive et violente envers elles, d’autres préfèrent se diriger vers d’autres métiers (curatrices, journalistes, iconographes, infographistes…) pour ne plus subir ce type d’expériences, pourtant fréquentes.

Dans quelques cas extrêmes, les femmes photographes confient que celles qui sont parvenues à se fondre dans une masse majoritairement masculine, se comportent d’une façon odieuse envers elles. Ces dernières exigent beaucoup de rigueur, de courage et de travail de leur part. Plutôt que de recevoir des encouragements, les femmes interrogées se sentent rabaissées et agressées. C’est pour cette raison que parfois, elles avouent travailler davantage avec les hommes.

Une légitimité contestée

Pour les femmes ayant suivi un cursus universitaire consacré à l’art et la photographie, ces situations discriminantes engendrent des doutes sur leur travail. Elles en viennent même à questionner leur légitimité. Ces réflexions concernent aussi celles qui ont fait des études plus tardivement, les autodidactes, celles qui ont débuté leurs carrières professionnelles après 40 ans ou encore, une fois à la retraite. Toutes ont le sentiment de ne pas être reconnues à leur juste valeur car elles sortent des sentiers battus ou alors, parce qu’elles sont trop âgées. Elles déplorent des accès plus restreints aux résidences, aux expositions, aux festivals…etc.

D’après les témoignages, les femmes avouent également avoir plus de craintes quant à un travail dans la rue. Contrairement aux hommes, elles préfèrent ne pas rester statiques dans un endroit et éviter de possibles regards menaçants ou étranges. Elles ne se sentent pas en sécurité dans certains lieux, dans lesquels elles ne vont pas. Elles questionnent donc leur légitimité à travailler en tant une photographe de rue, et pensent que dans des situations particulières, les hommes ont plus de facilité à traiter des sujets qu’elles se gardent de photographier…

Une maternité mal vécue

Irène Jonas consacre une grande partie à la maternité, point sensible et majeur de son étude. Elle démontre alors que la société catalogue la femme à son rôle de mère et d’épouse. Les photographes avec des enfants sont alors mal perçues, considérées comme des « mauvaises » mère et épouses, car elles ne s’occupent pas autant des enfants et de la maison qu’elles le devraient. De tous les témoignages, il en ressort que concilier la vie personnelle et professionnelle se complique une fois que les femmes deviennent mères.

Une grande majorité de photojournalistes remarquent une baisse des commandes dès le moment où elles tombent enceintes. Certaines évitent donc de parler de leur grossesse, afin de continuer à travailler normalement. Toutefois, après leur congé maternité, elles reçoivent moins de propositions et se sentent ou oubliées et mises à l’écart. Aussi, elles participent beaucoup moins aux déplacements professionnels, surtout ceux qui sont soudains ou longs. Elles n’ont plus autant de temps à consacrer à la photographie car elles doivent trouver un équilibre entre le travail et l’éducation des enfants. Souvent peu aidées par leurs maris, elles essayent de se débrouiller par d’autres moyens (baby-sitting, aide des parents…), mais cela peut être compliqué lorsqu’elles n’ont pas suffisamment de finances pour ce faire.

Une dépendance financière crainte

La sociologue précise que de nombreuses mères, qui ont obtenu une liberté financière grâce à un travail « stable », craignent pour leurs filles. La précarité étant forte dans le milieu photographique, ces mères ne souhaitent pas que leurs filles deviennent dépendantes financièrement de leurs maris. Cette raison explique, en partie, pourquoi les parents n’acceptent pas leur choix d’études ni qu’elles poursuivent une carrière de photographe.

« Elles y arrivent, mais à quel prix ! »

Malgré toutes les difficultés rencontrées lors de leurs parcours professionnels, les femmes photographes se sont lancées et ont persévéré. Mais Irène Jonas le rappelle : à quel prix ? Et il est fort ce prix, c’est certain. Entre perte de confiance en soi, discriminations en tous genres, questionnements sur leur légitimité, tensions dans le couple, divorces, mauvaise image collée par la société… et tant d’autres, les obstacles ne les épargnent pas. Elles sont constamment obligées de se battre, s’adapter et s’imposer. Il paraît presque évident que si elles n’étaient pas femmes ou tout simplement, mères, elles n’auraient pas autant de mal à être connues. Celles qui réussissent ne le doivent qu’à elles-mêmes.

Bien sûr, il existe des avancées et des espoirs, avec des témoignages de femmes photographes qui disent que même pendant leur grossesse, des galeristes ou des journalistes, les ont aidées. Grâce à ces personnes, elles ont pu s’en sortir financièrement ou ne pas être mises à l’écart. Concernant les discriminations, il y a des hommes qui ne partagent pas les propos des autres et défendent les femmes, même si cela peut leur porter préjudice aussi. Des professeurs croient en leurs étudiantes. Beaucoup d’exemples montrent que les choses changent, mais ce changement est très lent et encore peu visible. Les batailles à mener restent nombreuses. Chacune aura un prix, mais lequel ?

Ne pas oublier les hommes photographes

L’enquête met en lumière les inégalités et les injustices présentes dans le domaine artistique que subissent les femmes. Néanmoins, Irène Jonas précise que son idée n’était pas de prétendre que les hommes photographes ne connaissent pas de freins dans leur carrière, du fait de leur origine sociale, ethnique ou la transformation de l’organisation du travail.

Elle explique qu’en effet, il existe des points communs et des similitudes entre les femmes et les hommes photographes qui, eux aussi, doivent parfois supporter des discriminations. C’est très certainement le cas de photographes noir(e)s, peu représentés dans le domaine de la photographie (si ce sujet vous intéresse, je vous conseille de lire l’article de Thomas Hammoudi et du Photographe Minimaliste). Simplement, selon le genre, les souffrances au travail sont différentes.

La sociologue déclare vouloir désormais effectuer une étude sur les difficultés rencontrées par les hommes, afin d’avoir un point de comparaison. Celui-ci permettrait d’obtenir une vision plus globale des blocages vécus par chacun au cours de leurs carrières.

Mon avis sur cette étude

Des choses intéressantes

J’ai appris beaucoup en lisant cette enquête et j’ai ouvert les yeux sur la condition de la femme en tant que photographe professionnelle. Je me suis rendue compte de tout ce qui les freine et empêche leur mise en avant dans les festivals, les expositions et les galeries. Il est facile de se dire « Et pourquoi pas moi ? », mais il est plus difficile d’y arriver malgré les efforts. Je ne comprenais pas pourquoi les femmes étaient si peu représentées et pensais qu’un jour, je pouvais faire mieux. Maintenant, je suis plus mitigée et je me pose de nombreuses questions. Je réfléchis beaucoup à ces parcours de femmes photographes et à la façon dont, un jour, je pourrai peut-être me rendre utile à toutes celles qui en ressentiront le besoin. En tout cas, cette étude a éveillé ma curiosité et m’a donnée envie d’en savoir plus sur le sujet !

Un goût d’inachevé

Globalement, toutes les révélations de cette étude ne m’étonnent pas. En revanche, plusieurs choses m’ont dérangée :

  • Je trouve que le titre ne correspond pas entièrement au discours. Certes, il y a une phrase identique dans le texte, vers la fin, mais pour moi, cela ne suffit pas. En fait, en lisant ce titre, je ne m’attendais pas du tout à ce genre d’étude. J’espérais une partie où la sociologue évoque tous les moyens que ces femmes ont utilisé pour surmonter les obstacles. Cette partie est très peu mentionnée et je voulais vraiment qu’elle le développe davantage pour connaître les solutions possibles à ces situations. J’imagine que c’est désormais à moi de creuser la question pour trouver les réponses.
  • Les témoignages des femmes sont sous forme de citations tout au long de l’étude. Cela m’a gênée car je ne savais jamais – sauf les rares fois où c’est précisé – quelle femme avait vécu cette situation. Je trouve ça dommage, j’aurais peut-être souhaité que les témoignages soient traités plus comme des interviews.
  • Le fait que dans la partie sur la maternité, les hommes soient aussi peu concernés par le métier de leur femme. J’ai du mal à imaginer qu’autant de femmes ne soient pas soutenues par leurs hommes avec les enfants. Que ces derniers ne soient pas compréhensifs et ne laissent pas leurs femmes développer leurs carrières. Je ne sais pas si c’est moi qui suis trop naïve, mais ça m’a beaucoup surprise et j’espérais que cela ne soit pas le cas. Mais si c’est vrai, je suis choquée et encore une fois, je constate qu’il y a beaucoup de choses à faire pour une égalité homme-femme…

En écrivant cet article qui se voulait simple au début, je me suis rendue compte à quel point j’avais vraiment envie de développer le sujet au maximum, car il y a tellement à raconter. Plutôt que de le bâcler, j’ai donc préféré prendre un peu plus mon temps pour le terminer. J’espère sincèrement qu’il vous a plu !

J’ai souhaité parler de ce que cette étude m’a apportée car la question des femmes photographes m’a beaucoup passionnée. Tellement, que je pense pousser mes investigations pour en savoir plus et qui sait, écrire d’autres articles dessus par la suite. Bien évidemment, je me doute que la photographie n’est pas le seul secteur où les femmes rencontrent des obstacles…

Sources :

  • Etude « Et pourtant, elles photographient. Le parcours des femmes photographes. » par Irène Jonas, commandée par le collectif La Part des Femmes et soutenue par le Ministère de la Culture.
  • « Et pourtant elles photographient, étude d’une résilience féminine », article de Fisheye Magazine, publié en juin 2019, écrit par Lou Tsatsas.
  • « “Et pourtant elles photographient” Sortie de l’étude sur les parcours des femmes photographes Rencontre avec la sociologue Irène Jonas », article de 9 Lives Magazine, publié le 29 juin 2020, écrit par Ericka Weidmann.